| Agé de 17 ans, ce garçon
a fui Bagdad sous les bombes. Passager clandestin, il
a traversé l'Irak afin de rejoindre sa mère
à «Koweit City». Portrait d'un ado
de la «génération perdue»
© A.Niedringhaus/AP pour L'Express
A Bassora, le 5 avril, Saher s'apprête à
gagner le Koweït.
Ce gamin-là n'est pas d'ici. Avec sa coupe de
cheveux soignée, son tee-shirt propre, ses chaussures
en cuir et son jean serré, d'un noir impeccable,
il a le profil branché d'un adolescent de la
grande ville. Une curiosité, le long des rues
poussiéreuses d'Oum Qasr, une petite ville portuaire
dans le sud de l'Irak. «Je suis de Bagdad»,
explique-t-il. Saher cherche à traverser la frontière,
toute proche. Les membres de sa famille sont morts ou
en exil. Sa mère habite depuis des années
à «Koweit City», à une heure
de route. Lors de leur dernière rencontre, il
avait 5 ans. A présent, il en a 17.
Depuis sa naissance, il a connu son pays en guerre,
puis soumis à un embargo international
Sa cavale a commencé la veille, en début
d'après-midi, dans la capitale. Avec ses dernières
économies, il achète un billet d'autocar:
un aller simple pour Bassora, la grande ville du Sud.
Pari dangereux: sous le régime de Saddam, tous
les Irakiens en âge de se battre doivent prendre
les armes sous peine de mort. Monté à
bord sans le moindre bagage, il se cache à l'arrière
du véhicule avec la complicité des autres
passagers, qui gardent le silence. Le voyage dure dix
heures. A six reprises, le car est arrêté
et des policiers montent à bord. Accroupi entre
deux rangées de sièges, Saher échappe
aux contrôles. Tant mieux. Saher a un front intelligent,
un regard espiègle et un nez de boxeur. Depuis
sa naissance, en 1985, il a d'abord connu son pays en
guerre, puis soumis à un embargo international.
Son histoire, rocambolesque et tragique, c'est celle
de la «génération perdue».
Environ un Irakien sur deux a moins de 18 ans, selon
l'Unicef. L'avenir du pays repose entre les mains de
ces jeunes, souvent traumatisés par la mort de
leurs proches et par les exactions, qu'ils ont parfois
eux-mêmes subies. Les premières victimes
de la dictature de Saddam, ce sont eux.
A la nuit tombée, quand l'autocar arrive enfin
à Bassora, la cité est toujours sous le
contrôle du régime de Bagdad. Saher parvient
à convaincre le chauffeur de le laisser dormir
à bord. Le lendemain matin, au lever du soleil,
il découvre la fumée noire des puits de
pétrole en feu. Afin d'échapper aux barrages
filtrants, il délaisse les avenues et emprunte
des petites rues parallèles. Puis il traverse
le pont, désormais célèbre, qui
le mène dans le secteur «libéré»,
tenu par les troupes américaines et britanniques.
Depuis douze ans, en l'absence de liaisons téléphonique
et postale entre l'Irak et le Koweït, Saher ne
reçoit que des nouvelles indirectes de sa mère,
par l'intermédiaire d'amis ou de membres de la
famille installés dans des pays tiers. Les informations
sont parcellaires, car la censure ouvre les lettres
et les appels téléphoniques sont écoutés.
Le jeune homme est le dernier de sa famille à
vivre en Irak. Sa sœur s'est mariée à
Amman, en Jordanie, il y a quelques années. Son
frère jumeau, aux dernières nouvelles,
a été aperçu dans un restaurant
de Beyrouth, au Liban, où il serait serveur.
La famille est éclatée, comme tant d'autres
dans le pays: sous l'effet des guerres, de la misère
et des vagues de répression du régime,
un Irakien sur cinq vit à l'étranger.
Quant au père de Saher, il est mort l'an dernier:
«Il regardait la télévision, explique
le garçon, et il s'est effondré.»
Il ouvre son portefeuille et extrait l'avis de décès.
Un vague parchemin, déchiré par endroits,
qu'il déplie avec soin. Des fonctionnaires ont
gribouillé quelque chose au stylo et apposé
deux tampons à l'encre. Ce document est le seul
objet qu'il possède, associé à
la mémoire de son père. Il pleure.
Saher a grandi à Bagdad, dans le quartier chiite
de «Saddam City», en compagnie de son père
et de la deuxième épouse de ce dernier.
Alors qu'il avait 11 ans, son père est jeté
en prison: «Un vol qu'il n'a jamais commis»,
prétend Saher. Du jour au lendemain, le gamin
abandonne l'école et multiplie les petits boulots,
afin de venir en aide à sa belle-famille: «L'été,
par exemple, je vendais des glaces dans la rue.»
En 1998, âgé de 13 ans, il devient manœuvre
sur le chantier de construction d'un palais présidentiel,
au bord du lac Buhayrat ath Tharthar, au nord-ouest
de la capitale. «C'est un palais magnifique, raconte-t-il,
destiné à l'une des filles de Saddam.
Plus beau que la Maison-Blanche, aux Etats-Unis! Une
partie du bâtiment surplombe l'eau et, dans le
sous-sol, il y a un casino avec un mur en verre, un
aquarium géant, où nagent des poissons.
J'ai travaillé là-bas pendant deux mois.»
Chaque matin, il quitte son domicile à 4 heures.
Le soir, il rentre à 21 heures. Il gagne 2 000
dinars par jour (60 centimes d'euro) et transporte des
pierres, des sacs de ciment, des poutrelles métalliques.
«Alors que les travaux étaient presque
finis, l'un des responsables a fait savoir que les moulures
du plafond, dans l'une des salles, étaient à
revoir. Nous avons dû tout recommencer à
partir de zéro.» La cruauté des
gardes est restée gravée dans sa mémoire.
«Leurs consignes étaient strictes: en pénétrant
sur le chantier, nous ne devions regarder ni à
droite ni à gauche. Tête baissée,
nous devions fixer le sol devant nous. Je me souviens
d'un bonhomme, en particulier. Il a exigé que
je lui apporte la cassette enregistrée d'un chanteur
célèbre, Kadim al-Sahir. Sans quoi, il
retiendrait deux jours de salaire. Les gardes détestent
les chiites comme moi. Ils en ont tué beaucoup.»
Au fil du temps, Saher apprend à se méfier.
Les cicatrices à proximité de son œil
droit, il les doit à un policier. Et celles du
côté gauche? «Je jouais au foot avec
des copains, il y a trois ans, dans la cour de récréation
de leur lycée. Le ballon est sorti du terrain
et je suis allé le chercher dans la rue. A ce
moment-là, je croise un inconnu qui me demande
pourquoi j'ai quitté l'école. Alors, je
lui réponds: ‘‘En quoi ça
vous regarde? Vous n'êtes pas prof! '' Il m'a
donné un coup de poing. C'était le responsable
local du parti Baas.»
Voilà quelques mois, un autre nervi du régime
se présente chez Saher. «Une ordure, raconte
le garçon, détestée par tous les
habitants du quartier.» Au bureau du Baas, l'homme
cherche à le convaincre de rejoindre la brigade
Al-Qods, une milice armée destinée en
principe à «libérer la Palestine»,
mais consacrée, en pratique, à la défense
personnelle du président. Devant le refus de
Saher, le baasiste lui enfile une cagoule sur la tête
et lui assène un coup de poing. Son nez est cassé.
D'où le profil de boxeur...
«Plus le responsable est d'un rang élevé,
plus le pot-de-vin est important»
Mais ce n'est pas tout. Car la terreur, dans l'Irak
de Saddam Hussein, fait partie intégrante du
quotidien. Il y a environ un an, Saher dort sur le siège
arrière d'un taxi collectif quand un homme tape
sur son épaule. Contrôle d'identité.
«Je souffre d'épilepsie, explique le jeune
homme, et je dispose de tous les certificats médicaux
pour le prouver. Mais les policiers n'ont rien voulu
entendre. Ils m'ont accusé d'être un déserteur.»
Les menottes aux mains, il est emmené dans une
prison militaire. «Nous étions 300, dans
un entrepôt conçu pour abriter 50 personnes.
Nous n'avions rien à boire et pas grand-chose
à manger. Comme il n'y avait pas de toilettes,
chacun faisait ses besoins dans un coin. L'odeur était
insoutenable. J'ai été détenu pendant
dix jours, et battu à plusieurs reprises. Puis
ils m'ont traîné devant un officier de
haut rang. Il m'a demandé pourquoi je n'étais
pas dans l'armée. J'ai répondu que j'étais
malade. Il a hurlé: «Tais-toi!» Et
j'ai été jeté dehors, avec quatre
autres garçons.» Le plus jeune avait 14
ans.
En Irak, poursuit Saher, tous les officiels sont corrompus:
«Plus le responsable est d'un rang élevé,
plus le pot-de-vin est important.» Il arrive,
cependant, que les autorités donnent de l'argent.
A condition de risquer sa vie. «En 1998, poursuit
le garçon, quand les Américains ont bombardé
Bagdad, le parti a demandé aux habitants de mon
quartier de se rassembler dans les palais présidentiels.
Ils voulaient que nous devenions des boucliers humains,
afin d'éviter la destruction des bâtiments.
Moi, j'ai refusé. Mais ma belle-mère n'avait
plus d'argent. Et elle a accepté. En compagnie
de ses trois enfants, elle s'est rendue au palais de
la République. Pour ce geste, on lui a offert
100 000 dinars, plus 50 000 par enfant. L'édifice,
heureusement, n'a pas été visé.»
Du haut de ses 17 ans, ce gamin a déjà
vécu plusieurs vies. Mais Saher n'a rien d'un
adulte. C'est un ado qui a appris par cœur tous
les noms des joueurs de foot des équipes européennes,
découverts à l'occasion d'un jeu vidéo.
Pourquoi quitter l'Irak, au moment précis où
Saddam est sur le point de tomber? N'est-ce pas son
pays, malgré tout? «J'ai trop de mauvais
souvenirs, répond-il. Les seules scènes
agréables qui me viennent à l'esprit sont
en compagnie de mon père, de mon frère
jumeau ou de ma sœur. Tous sont partis.»
Son seul vrai regret est d'avoir abandonné sa
petite amie. Une élève d'un lycée
proche de chez lui, dont il est éperdument amoureux:
«Nous nous sommes rencontrés il y a plusieurs
mois. Je l'ai souvent regardée et, un jour, je
lui ai adressé la parole. Nous sommes partis
nous promener le long des berges du Tigre, où
nous avons bu un jus d'orange. Je n'ai pas eu le courage
de lui dire que je m'enfuyais de Bagdad.» A cette
jeune fille, qu'il espère revoir peut-être
un jour, Saher a consacré plusieurs poèmes.
«Les membres de ma tribu, les Al-Daradji, sont
réputés pour la qualité de leur
poésie.»
Grâce au téléphone satellite d'un
journaliste, Saher parvient enfin à joindre sa
mère. Elle éclate en sanglots au bout
du fil. Elle était sans nouvelles, dit-elle.
Qu'il soit prudent. Qu'il reste auprès des soldats
américains et britanniques, car ils ne lui feront
pas de mal. Et qu'il la rejoigne, dès que possible.
L'ennui, c'est que Saher, dans sa fuite éperdue
vers le sud, se trouve à présent dans
une sorte de no man's land. Les troupes de la coalition
ne peuvent le prendre en charge, sauf à le considérer
comme un prisonnier de guerre - ce qui est exclu, puisqu'il
n'est pas militaire. Impossible encore de s'adresser
à la Croix-Rouge ou au Haut-Commissariat pour
les réfugiés, car ces deux organisations
ne sont pas représentées sur le terrain.
Samedi 5 avril au soir, profitant du chaos ambiant,
Saher parvient à traverser la frontière,
caché dans le coffre arrière d'une voiture.
Il retrouve sa mère, une heure plus tard, dans
un parking à ciel ouvert de la banlieue de «Koweit
City». Sous le ciel étoilé, c'est
une femme pleurant de joie qui l'accueille: «Mon
enfant, mon enfant...» L'espace d'un instant,
afin de mieux embrasser son fils, elle arrache le voile
qui masque son visage. Et ses joues brillent.
Ces jours-ci, Saher entame des démarches, au
Koweït, afin d'obtenir une carte de résident.
Le nouveau mari de sa mère, de nationalité
koweïtienne, a bon espoir. Avant de traverser la
frontière, Saher nous avait parlé de ses
projets: «Si je parviens à quitter mon
pays, disait-il, j'aimerais reprendre mes études.
Et apprendre la musique. J'ai toujours voulu jouer du
luth.» C'est un rêve de gosse. Le rêve
du gosse qu'il n'a jamais été. |