| 7-20-2004 |
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3. Le blanc : partout,
il dit la pureté et l'innocence
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Michel
Pastoureau
propos
recueillis par Dominique Simonnet |
Ce cliché-là a la vie dure: «Le blanc?
entend-on fréquemment. Mais ce n'est pas une couleur!» Michel
Pastoureau, notre guide de l'été, sourit… Il
sait, lui, combien cette pauvre couleur peine à être
reconnue à sa juste valeur, combien elle est l'objet
d'une incroyable intransigeance. Car on n'est jamais content
du blanc, on lui en demande toujours davantage, on le veut «plus
blanc que blanc»! Pourtant, l'historien le raconte
ici, cette couleur-là est sans doute la plus ancienne,
la plus fidèle, celle qui porte depuis toujours les
symboles les plus forts, les plus universels, et qui nous
parle de l'essentiel: la vie, la mort, et peut-être
aussi - est-ce la raison pour laquelle nous lui en voulons
tant? - un peu de notre innocence perdue.
Retrouvez Il était une fois les couleurs le dimanche à 8
h 44 sur France Inter dans Sagas d'été avec
Eric Hauswald
Quand on considère le blanc, on ne peut s'empêcher
d'avoir une légère hésitation et de
se demander s'il est vraiment une couleur… Est-ce
une question sacrilège pour le spécialiste
que vous êtes?
C'est une question très moderne, qui n'aurait eu
aucun sens autrefois. Pour nos ancêtres, il n'y avait
pas de doute: le blanc était une vraie couleur (et
même l'une des trois couleurs de base du système
antique, au même titre que le rouge et le noir). Déjà,
sur les parois grisâtres des grottes paléolithiques,
on employait des matières crayeuses pour colorer les
représentations animales en blanc et, au Moyen Age,
on ajoutait du blanc sur le parchemin des manuscrits enluminés
(qui étaient beige clair ou coquille d'œuf).
Dans les sociétés anciennes, on définissait
l'incolore par tout ce qui ne contenait pas de pigments.
En peinture et en teinture, il s'agissait donc de la teinte
du support avant qu'on l'utilise: le gris de la pierre, le
marron du bois brut, le beige du parchemin, l'écru
de l'étoffe naturelle… C'est en faisant du
papier le principal support des textes et des images que
l'imprimerie a introduit une équivalence entre l'incolore
et le blanc, ce dernier se voyant alors considéré comme
le degré zéro de la couleur, ou comme son absence.
Nous n'en sommes plus là… Après de nombreux
débats entre physiciens, on a finalement renoué avec
la sagesse antique et on considère à nouveau
le blanc comme une couleur à part entière.
Nos ancêtres étaient donc particulièrement
avisés à cet égard.
Oui. Ils distinguaient même le blanc mat du blanc
brillant: en latin, albus (le blanc mat, qui a donné en
français «albâtre» et «albumine»)
et candidus (le brillant, qui a donné «candidat»,
celui qui met une robe blanche éclatante pour se présenter
au suffrage des électeurs). Dans les langues issues
du germanique, il y a également deux mots: blank,
le blanc brillant - proche du noir brillant (black), qui
va s'imposer en français après les invasions
barbares - et weiss, resté, en allemand moderne, le
blanc mat. Autrefois, la distinction entre mat et brillant,
entre clair et sombre, entre lisse et rugueux, entre dense
et peu saturé, était souvent plus importante
que les différences entre colorations.
Il reste que, dans notre vocabulaire, le blanc est associé à l'absence,
au manque: une page blanche (sans texte), une voix blanche
(sans timbre), une nuit blanche (sans sommeil), une balle à blanc
(sans poudre), un chèque en blanc (sans montant) … Ou
encore: «J'ai un blanc!»
Le lexique en a effectivement gardé la trace. Mais,
dans notre imaginaire, nous associons spontanément
le blanc à une autre idée: celle de la pureté et
de l'innocence. Ce symbole-là est extrêmement
fort, il est récurrent dans les sociétés
européennes et on le retrouve en Afrique et en Asie.
Presque partout sur la planète, le blanc renvoie au
pur, au vierge, au propre, à l'innocent… Pourquoi?
Sans doute parce qu'il est relativement plus facile de faire
quelque chose d'uniforme, d'homogène, de pur avec
du blanc qu'avec les autres couleurs. Dans certaines régions,
la neige a renforcé ce symbole. Quand elle n'est pas
souillée, elle s'étend uniformément
sur les champs en prenant un aspect monochrome. Aucune autre
couleur n'est aussi unie dans la nature: ni le monde végétal,
ni la mer, ni le ciel, ni les pierres, ni la terre… Seule
la neige suggère la pureté, et par extension,
l'innocence et la virginité, la sérénité et
la paix… Dès la guerre de Cent Ans, aux XIVe
et XVe siècles, on a brandi un drapeau blanc pour
demander l'arrêt des hostilités: le blanc s'opposait
alors au rouge de la guerre. Cette dimension symbolique est
presque universelle, et constante au fil des temps.
«L'homme blanc est attaché à ce symbole
qui flatte son narcissisme»
Virginité, dites-vous… Vous rappeliez pourtant
la semaine dernière que, longtemps, la mariée
fut en rouge...
Oui. Car jadis, chez les Romains par exemple, la virginité d'une
femme n'avait pas l'importance qu'on lui a donnée
par la suite. Avec l'institution définitive du mariage
chrétien, au XIIIe siècle, il est devenu essentiel,
pour des raisons d'héritage et de généalogie,
que les garçons à naître soient bien
les fils de leur père. Cela est devenu petit à petit
une obsession. A compter de la fin du XVIIIe siècle,
alors que les valeurs bourgeoises prennent le pas sur les
valeurs aristocratiques, on somme les jeunes femmes d'afficher
leur virginité, probablement parce que celle-ci n'allait
plus de soi. Elles ont dû porter des robes blanches… Le
code nous est resté. Aujourd'hui, comme le mariage
n'est plus obligatoire, celles qui le choisissent cherchent à le
solenniser et se marient donc selon l'ancienne tradition.
Longtemps, le blanc fut aussi une garantie de propreté.
Pendant des siècles, toutes les étoffes qui
touchaient le corps (les draps, le linge de toilette et ce
que l'on appelle maintenant les sous-vêtements) se
devaient d'être blanches, pour des raisons d'hygiène
bien sûr (le blanc était assimilé au
propre; le noir, au sale), mais aussi pour des raisons pratiques:
comme on faisait bouillir les étoffes pour les laver,
notamment celles de chanvre, de lin et de laine, celles-ci
avaient tendance à perdre leur teinte. Le blanc, lui, était
la couleur la plus stable et la plus solide. Mais, surtout,
on attachait à cette pratique de véritables
tabous moraux: au Moyen Age, il était bien plus obscène
de se montrer en chemise que de se présenter nu. Une
chemise qui n'était pas blanche était d'une
incroyable indécence.
On en est loin…
C'est tout récent! Jamais nos arrière-grands-parents
ne se seraient couchés dans des draps qui n'auraient
pas été blancs! Le passage s'est fait en douceur:
on a d'abord toléré quelques teintes douces,
des tons pastel (bleu ciel, rose, vert pâle) - des
demi-couleurs en somme. Puis on a eu recours aux rayures:
c'est un artifice classique pour briser la couleur avec du
blanc et l'atténuer. A présent, nous acceptons
très bien que notre corps touche des couleurs vives:
nous pouvons dormir dans des draps rouges, nous essuyer avec
une serviette jaune, porter des sous-vêtements violets,
ce qui aurait été impensable il y a quelques
décennies. Nous avons brisé un tabou ancestral...
Mais le blanc n'a pas dit son dernier mot sur le sujet: nombre
d'hommes estiment de nouveau qu'une étoffe blanche
sur une peau féminine est susceptible d'éveiller
le désir. Le blanc n'est donc pas si innocent que
cela. Et malgré tout, il reste la couleur hygiénique
par excellence, toujours une garantie de propreté:
nos baignoires et nos réfrigérateurs sont généralement
blancs.
Nous cultivons même une véritable obsession
pour le blanc, comme le martèlent les publicités
pour les lessives: il faut désormais que le linge
soit plus blanc que blanc! Serait-ce notre manière
moderne de rechercher la pureté?
Nous poursuivons en effet une quête du superblanc,
où le symbolique rejoint sans doute le matériel.
Coluche s'en moquait dans l'un de ses sketchs: «Plus
blanc que blanc? Ça doit être troué!» On
a toujours cherché à aller au-delà du
blanc. Au Moyen Age, c'était le doré qui remplissait
cette fonction: la lumière très intense prenait
des reflets d'or, disait-on. Aujourd'hui, on utilise parfois
le bleu pour suggérer l'au-delà du blanc: le
freezer des réfrigérateurs (plus froid que
le froid), les bonbons à la menthe superfroids, ou
les glaciers que l'on dessine sur les cartes en bleu sur
le fond blanc de la neige…
Il y a un autre symbole fort du blanc: celui de la lumière
divine.
Oui. Alors que la Vierge a été longtemps associée
au bleu, Dieu lui-même est resté perçu
comme une lumière… blanche. Les anges, ses
messagers, sont également en blanc… Ce symbolisme
s'est renforcé avec l'adoption, en 1854, du dogme
de l'Immaculée Conception (le blanc devenant la seconde
couleur de la Vierge). Les souverains, qui tenaient leur
autorité du pouvoir divin, ont également adopté la
couleur blanche, et l'ont choisie comme une manière
de se distinguer dans les armées très colorées:
ainsi sont blancs l'étendard et l'écharpe royaux,
la cocarde de Louis XVI, le panache et le cheval d'Henri
IV… Aujourd'hui encore, les membres de certaines sectes,
adorateurs de la lumière ou quêteurs d'un Graal
moderne, choisissent cette couleur pour leurs rituels.
«Longtemps toutes les étoffes qui touchaient
le corps devaient être blanches»
On peut se demander si la science moderne n'a pas été influencée
elle aussi par cette vieille mythologie: le big bang est
souvent représenté par un éclat de lumière
blanche.
Tout à fait. Le blanc, c'est aussi la lumière
primordiale, l'origine du monde, le commencement des temps,
tout ce qui relève du transcendant. On retrouve cette
association dans les religions monothéistes et dans
de nombreuses sociétés. L'autre face de ce
symbole, c'est le blanc de la matière indécise,
celui des fantômes et des revenants qui viennent réclamer
justice ou sépulture, l'écho du monde des morts,
porteurs de mauvaises nouvelles. Dès l'Antiquité romaine,
les spectres et les apparitions sont décrits en blanc.
Cela n'a pas varié. Regardez les bandes dessinées:
il est impensable qu'un fantôme n'y apparaisse pas
en blanc! Contrairement à ce que l'on pourrait croire,
les BD sont très conservatrices, et elles perpétuent
de très vieux codes que les lecteurs comprennent inconsciemment:
le blanc de l'au-delà, le bleu qui calme, le rouge
qui excite, le noir qui inquiète… Une symbolique
des couleurs qui ne les respecterait pas serait sans doute
moins efficace.
Avec le blanc, nous sommes dans la virginité et l'innocence,
mais curieusement aussi dans la vieillesse et la sagesse.
Le bébé et le vieillard… Comme si, une
fois encore dans cette histoire, les couleurs réunissaient
les extrêmes.
Exactement. Le blanc du grand âge, celui des cheveux
qui blanchissent, indique la sérénité,
la paix intérieure, la sagesse. Le blanc de la mort
et du linceul rejoint ainsi le blanc de l'innocence et du
berceau. Comme si le cycle de la vie commençait dans
le blanc, passait par différentes couleurs, et se
terminait par le blanc (d'ailleurs, en Asie comme dans une
partie de l'Afrique, le blanc est la couleur du deuil).
La vie vue comme un parcours dans les couleurs, du blanc
au blanc… C'est une jolie métaphore… Il
y a un autre symbole qui nous colle, si j'ose dire, à la
peau: nous-mêmes, Européens, sommes censés
avoir le teint blanc.
C'est un enjeu social majeur! La blancheur de la peau a
toujours agi comme un signe de reconnaissance. Jadis, puisque
les paysans, qui travaillaient en plein air, avaient le teint
hâlé, les aristocrates se devaient d'avoir la
peau le moins foncée possible, pour bien s'en distinguer.
Dans les sociétés de cour du XVIIe et du XVIIIe
siècle, ils s'enduisaient de crèmes pour se
faire un masque blanc qu'ils rehaussaient en certains endroits
avec du rouge.
Ce sont les visages de plâtre qu'arborent les personnages
de Barry Lyndon, film de Stanley Kubrick…
Les petits seigneurs du XVIIIe étaient obsédés
par le souci de marquer leur différence face à des
paysans parfois plus riches qu'eux (l'expression «sang
bleu» est rattaché à cette habitude:
leur visage était tellement pâle et translucide
que l'on en voyait les veines, et certains allaient jusqu'à les
redessiner, afin de ne pas être confondus avec des
laboureurs) … Dans la seconde moitié du XIXe
siècle, il convient, cette fois, de se distinguer
des ouvriers, qui ont la peau blanche puisqu'ils travaillent à l'intérieur:
pour l'élite, c'est donc le temps des bains de mer
et du teint hâlé. Aujourd'hui, le balancier
semble reparti dans l'autre sens: à force d'être à la
portée de tous, le bronzage devient vulgaire. La peur
du cancer fait le reste: désormais, le grand chic
est de ne pas être trop bronzé… La vraie
liberté serait de ne pas se laisser prendre par ces
différentes influences, mais nous obéissons
malgré nous aux lois du groupe auquel nous appartenons,
et nous sommes prisonniers du regard des autres.
Et du regard des autres sociétés… A
ce titre, il n'est sans doute pas anodin de se penser comme
des «Blancs». Aurions-nous, par là, l'ambition
de nous croire «innocents»?
Je le crois. Nous nous pensons innocents, purs, propres,
divins parfois, et peut-être même un peu sacrés… L'homme
blanc n'est pas blanc, bien sûr. Pas plus que le vin
blanc. Mais nous sommes extrêmement attachés à ce
symbole qui flatte notre narcissisme... Les Asiatiques, eux,
voient dans notre blancheur une évocation de la mort:
l'homme blanc européen a un teint si morbide à leurs
yeux qu'il est réputé sentir véritablement
le cadavre. Chacun perçoit les autres en fonction
de sa propre symbolique. En Afrique, où il est important
d'avoir la peau brillante et luisante (soit naturellement,
soit artificiellement), la peau mate et sèche des
Européens est vue comme maladive. Chaque regard est
culturel. Nos préjugés sociaux se jouent dans
le sentiment de notre propre couleur.
Ce qui est frappant avec le blanc, c'est l'étonnante
pérennité de son symbolisme. Contrairement
aux autres couleurs, il n'a pas changé au fil des
siècles.
Les racines symboliques du blanc - l'innocence, la lumière
divine, la pureté - sont presque universelles et remontent
très haut dans le temps… Sans le savoir, nous
y sommes toujours rattachés. Le monde moderne y a
peut-être ajouté un ou deux symboles, celui
du froid par exemple, mais, pour l'essentiel, nous vivons
toujours avec cet imaginaire antique. Et, comme la symbolique
des couleurs est un phénomène de très
longue durée, il n'y a aucune raison pour que cela
s'arrête.
La semaine prochaine: le vert
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