| 7-2-2004 |
|
 |
 |
«Maintenir la
paix ne suffit plus» |
| Propos
recueillis par Jean-Michel Demetz |
Sandra Dunsmore
La Canadienne Sandra Dunsmore dirige le Centre Pearson pour
le maintien de la paix, un organisme indépendant fondé en
1994 pour former à cette mission des militaires et
des civils venus de tous les continents. L'Express l'a rencontrée à la
veille du transfert de souveraineté en Irak, prévu
le 30 juin
Selon l'ONU, quelque 25 000 hommes, femmes et enfants sont
morts dans des conflits armés en 2002, c'est beaucoup
mais dix fois moins qu'il y a dix ans...
Il y a en effet moins de guerres, moins de morts résultant
de conflits violents. Pour autant, je ne suis pas sûre
que le monde soit davantage en paix. Les conflits sociaux
dégénèrent, même s'ils ne débouchent
pas sur une guerre ouverte. Regardez l'Amérique centrale:
cette région du monde qui a connu un processus de
paix dans la dernière décennie est aujourd'hui
en proie à une violence quotidienne. Le dernier rapport
de la Banque mondiale évoque une baisse de la pauvreté dans
le monde, mais ce phénomène s'est concentré en
Asie. L'Afrique, surtout, et certaines parties de l'Amérique
latine sont oubliées. Les maladies endémiques
font des ravages. La désespérance s'aggrave
chaque année. Et quand il y a de la richesse, elle
est inégalement répartie. L'an passé,
j'ai été frappée de voir, au Sénégal,
de luxueuses maisons en chantier au milieu d'une grande pauvreté,
comme en Amérique centrale. La corruption, le marché noir,
le blanchiment d'argent sale échappent au contrôle
de ces Etats.
«Il faudrait intervenir dans une douzaine de pays
qui deviennent des "zones grises", où l'Etat
a implosé ou est en voie de disparition»
Vous estimez donc que les conditions sont réunies
pour un nouveau cycle de violence?
C'est ce qui arrive souvent lorsque l'on a le sentiment
d'être privé d'avenir. Prenez le marché des
armes. Il est très facile d'acquérir une arme
dans beaucoup de régions du monde. Quand un conflit
s'achève, bon nombre d'armes restent aux mains de
la population. Si ces gens ne peuvent gagner leur vie dignement,
la violence devient normale. Au Salvador, on n'a prévu
aucun programme pour réinsérer les anciens
membres de la guérilla. Aujourd'hui, San Salvador
est la capitale mondiale des enlèvements. Le maintien
de la paix est essentiel, mais ce n'est qu'une réponse
aux symptômes. On devrait travailler davantage sur
les causes.
Justement, que signifie aujourd'hui «maintien de la
paix»?
C'est une expression que nous n'utilisons plus ici, au centre.
Formation à la négociation, au soutien du processus électoral, à la
coopération entre civils et militaires, à la
logistique... Nous parlons plutôt d'opérations
de paix, ce qui recouvre la préparation au maintien
de la paix et également sa construction. Cela revient à former
non plus seulement des militaires comme dans le passé,
mais aussi des policiers et surtout des civils, tels que
des membres d'ONG. C'est grâce à des équipes
multidisciplinaires de ce type que l'on peut sauver un pays.
Nous avons envoyé à Haïti une force militaire
pour rétablir l'ordre. C'est nécessaire, et
cependant insuffisant: il faudrait aussi envoyer des civils.
Mais l'ONU ne le fait pas. Or le problème haïtien
ne se réglera pas en cinq ou dix ans comme on le dit
aujourd'hui. Dans cette île qui n'a jamais vraiment
connu l'expérience de la démocratie, la communauté internationale
doit s'installer au moins le temps d'une génération.
Sinon, à quoi cela sert-il? Il y a dix ans, on a fait
débarquer des soldats, on a dépensé des
milliards de dollars, et puis on est reparti. Voyez le résultat!
«S'engager sur le long terme exige du temps et de
l'argent. Il faut aussi le faire dans notre propre intérêt»
Cela veut-il dire que la communauté internationale,
l'Occident en pratique, devrait intervenir sous toutes les
latitudes?
Quelle est l'alternative? Il faudrait probablement intervenir
dans une douzaine de pays qui deviennent des «zones
grises», où l'Etat a implosé ou est en
voie de disparition. Ce n'est pas aux Canadiens de décider
de quel type de société les Haïtiens ont
besoin. Mais, si l'on est prêt à s'engager sur
le long terme, on peut créer les conditions qui permettront
aux habitants d'Haïti de choisir la société où ils
veulent vivre. Cela exige du temps et de l'argent. Il faut
aussi le faire dans notre propre intérêt. La
planète est très petite. Ce qui se passe de
l'autre côté du monde nous affecte.
Peut-on expliquer aux peuples concernés que nous
leur retirons leur souveraineté parce qu'ils sont
incapables d'assurer leur propre destin?
C'est une question délicate surtout pour quelqu'un
comme moi qui s'est battu pour la décolonisation.
Mais quand je vois des cas comme celui d'Haïti, je crois
qu'il ne faut pas avoir peur de répondre par la solution
du protectorat. Si un Etat ne peut ou ne veut pas assumer
les responsabilités élémentaires envers
ses citoyens, telles que la sécurité physique
et économique, alors il doit s'effacer au profit d'autres
instances. Il en va de la survie des populations.
Quelles instances?
Pour une question de principe, j'aurais envie de dire les
Nations unies. Toutefois, est-ce réaliste? Est-ce
possible? Au Timor-Oriental, l'ONU a réussi à ouvrir
un nouveau chapitre de l'histoire de ce pays parce qu'il
y avait moins d'intérêts extérieurs en
jeu. C'était une question essentiellement régionale.
Est-ce que, dans dix ans, les populations locales jugeront
que cette gestion par les Nations unies est une réussite?
C'est à voir.
Les opérations de la paix sont devenues un business
pour certains pays, comme Fidji, le Nigeria, le Pakistan,
qui touchent 1 000 dollars par soldat et par mois...
Cela témoigne de la corruption du système.
Il y a des raisons économiques que je peux comprendre:
les soldats de ces pays reçoivent de l'ONU un per
diem supérieur à ce qu'ils percevraient chez
eux. Mais comment aider un pays à se reconstruire
si les gens qu'on y envoie n'ont aucune expérience
de la démocratie et qu'ils apportent avec eux des
vices et de la corruption?
Seriez-vous en faveur d'une armée onusienne permanente?
Sur le plan théorique, de nombreux arguments plaident
pour cette solution. Mais, faute de volonté politique,
on n'a pas avancé pour surmonter les obstacles techniques
et politiques que cela suppose - au premier rang desquels
la souveraineté des Etats.
Que vous inspire la privatisation croissante des opérations
de paix, en Afghanistan ou en Irak?
Personnellement, je ne suis pas gênée par l'idée
que des professionnels du métier des armes ayant reçu
une formation particulière aux opérations de
paix puissent être employés par une organisation
non gouvernementale sous contrat avec un Etat ou avec l'ONU.
C'est un moyen d'utiliser la compétence de jeunes
retraités et de réduire les coûts. Encore
faut-il préciser le type de tâches à leur
assigner, imposer des critères, un code éthique,
une chaîne de commandement et un suivi rigoureux. Tout
doit être fait pour éviter des situations comme
celles que l'on a vues dans la prison d'Abou Ghraib, à Bagdad.
L' «hyperterrorisme» modifie-t-il les notions
de guerre et de paix?
Il change le contexte. Le 11 septembre 2001, je me trouvais
au Salvador. Dans les rues de la capitale, les gens célébraient
ce qui venait de se passer. J'ai tout de suite compris que
la réaction américaine allait changer l'ordre
du monde. Car, ce jour-là, beaucoup d'Américains
ont eu le sentiment d'être attaqués dans leur
identité. Ils ont senti qu'ils devenaient des cibles à abattre
simplement parce qu'ils étaient américains.
Comment expliquez-vous l'échec des Etats-Unis en
Irak?
On ne peut plus faire valoir une approche purement militaire.
Avant la guerre, certains de nos professeurs américains
avaient recommandé au Pentagone de miser sur la reconstruction
civile: par exemple, réparer très vite les
infrastructures comme l'eau ou l'électricité.
Ils n'ont pas été écoutés. Aujourd'hui,
ils sont désespérés de voir que rien
n'était prévu pour l'aprèsguerre. Il
ne faut pas se substituer aux Irakiens, mais les aider à développer
leurs capacités propres.
Même si cela va à l'encontre de nos valeurs
démocratiques, comme l'égalité entre
hommes et femmes...
Si l'on essaie d'imposer des principes qui n'ont aucune
assise nationale, cela ne fonctionnera pas. Il faut chercher,
localement, des éléments historiques allant
dans le sens de la démocratie. Si l'on tente d'imposer
la démocratie, il faut accepter de rester sur place
pendant des décennies. Les Britanniques ont affirmé qu'ils étaient
prêts à rester cinquante ans en Afghanistan.
Je demande à voir. C'est peut-être possible
dans un ou deux Etats dans le monde, pas partout. Et encore!
La France est-elle prête à assurer la stabilité à long
terme dans un pays? Non. Aucun Etat n'est prêt à le
faire.
Email: info@moun.com |