| 7-19-2004 |
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Enquête sur
l'infidélité
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| par
Marie Huret, Delphine Saubaber |
Paradoxe? Alors que les Français plébiscitent
le bonheur familial, jamais la question de la liberté sexuelle
au sein du couple ne s'est tant posée. Homme ou femme,
chacun, aujourd'hui, réinvente à sa manière
les règles du jeu. Entre aventure et déchirure,
transparence et secret
Mener deux, trois vies à la fois? «Un jeu d'enfant!» souffle
Paul. Il avale son petit noir, à la table d'un café,
et s'amuse à l'idée de dévoiler son
odyssée sentimentale. «J'ai toujours été infidèle,
lâche-t-il. J'ai rencontré ma femme à 22
ans et, avant même qu'on vive sous le même toit,
je l'ai trompée.» Ce butineur hédoniste, âgé de
48 ans, aux cheveux poivre et sel, a longtemps pratiqué une «drague
de cueillette plutôt que de culture». Transporté par
le désir, il gratifie ses maîtresses d'un «chérie»,
pour ne pas se tromper de prénom, et, s'il peut les
cueillir au travail, il ne s'en prive pas. Son plaisir, c'est
la chasse, la conquête. «Ce moment d'une grâce
inouïe, poursuit-il, qui fait basculer la femme de la
réserve à l'abandon.» Une proie de choix,
l'épouse. «La femme mariée, deux enfants,
35 ans, est intéressante parce qu'elle ne veut pas
d'emmerdes, dit-il, et recherche des frissons qu'elle ne
connaît plus.»
Claustrophobie conjugale
Le couple, modèle unique?
La notion de fidélité est-elle universelle? «En Afrique
subsaharienne, le mari a souvent une épouse non officielle ou une maîtresse
appelée le “deuxième bureau”, explique Odon Vallet,
historien des religions. En Iran, il existe des aventures légalisées:
les mariages temporaires, contractés pour un jour, un an, qui permettent
d'échapper aux lois sur le mariage: dot, indemnité de répudiation…» La
notion de couple n'existe pas dans toutes les sociétés. Par exemple,
en Chine, l'ethnie des Na est régie par la polyandrie, où une
femme a plusieurs hommes! «La nuit, des “amants visiteurs” viennent
lui rendre visite et ne jouent aucun rôle dans l'éducation des
enfants. En fait, le sperme n'est pas considéré comme fécondant.
Le bébé est issu de l'esprit de son oncle, qui se réincarnerait
dans le ventre maternel. On peut considérer qu'il s'agit d'une société matriarcale,
qui fait la part belle au plaisir féminin…» Ici, pas d' «amour-toujours».
On n'en trouve pas plus chez les Aches (Paraguay) ou les Bari (Venezuela),
où la paternité est divisible et le petit nourri par ses multiples
pères putatifs.
Poussé par une forme d'absolu, de boulimie existentielle, mâtinée
de peur de la solitude, Paul se dit tiraillé entre la jouissance de
la conquête et la conscience de son non-sens moral. Ce don Juan cherche à prolonger
la fête, mais surfe sur l'abîme. Il confie: «On se dit que
ce n'est pas bien, mais on le fait quand même.» On aime sa moitié,
sa vie, ses enfants, mais on fuit la claustrophobie conjugale. On rêve
d'exclusivité, mais on exalte une sexualité fraîche et
vagabonde. On navigue à vue entre deux hypocrisies: le tout-interdit
et le tout-permis. La fidélité n'est plus ce tabou qui déchirait
les consciences, flétrissait l'honneur conjugal: 39% des hommes - contre
24% des femmes - confient avoir déjà trompé leur conjointe,
selon un sondage Ifop réalisé en 2000. En 1972, elles étaient
trois fois moins nombreuses que les hommes. «Elastiques avec leur engagement
initial, les Français se montrent de plus en plus pragmatiques, notent
Pascale Wattier et Olivier Picard, auteurs de l'ouvrage Mariage, sexe et tradition
(Plon). Ils défendent le droit de chaque couple à redéfinir
sa liberté conjugale dans un subtil dosage entre secret et transparence.» Prendre
un amant n'est plus un sacrilège ni un scandale. «C'est devenu
une injonction dans les magazines féminins - «Profitez des vacances
sans votre jules!» - relève le psychiatre Jacques-Antoine Malarewicz,
spécialiste du couple. Il y a une forte pression sociale: soyez mince,
séduisant et épanoui sexuellement. Si leur mari les délaisse,
les femmes n'hésitent plus à tenter l'aventure.»
D'ailleurs, cela fait longtemps qu'on ne dit plus «adultère» ni «flagrant
délit» au sujet des frasques extraconjugales. «Considéré comme
un crime sous l'Ancien Régime, puis un délit
jusqu'en 1975, l'adultère n'est plus puni, et devient
aujourd'hui une affaire strictement privée»,
raconte l'historienne Sabine Melchior-Bonnet, qui a publié avec
Aude de Tocqueville une passionnante Histoire de l'adultère
(La Martinière). Les aventuriers de la double, voire
de la triple, vie préfèrent enguirlander d'expressions
bucoliques le spectre du péché et balayer les
peurs religieuses qui jadis s'y adossaient: ils chantent
les louanges du désir nomade et des escapades voluptueuses. «Bien
sûr, la fidélité demeure pour le couple
une valeur sacrée. On y croit, on s'y attelle, mais
on cède plus facilement, explique la philosophe Patricia
Delahaie, qui a recueilli le témoignage d'une quarantaine
de femmes dans son livre Fidèle, pas fidèle?
(Leduc.s). L'une d'elles m'a lancé: «Un amant,
c'est du développement personnel, et cela coûte
moins cher qu'un psy!» Par les émotions, les
remaniements personnels qu'elle entraîne, l'infidélité reste
un bouleversement qui peut causer autant de bonheur que de
dégâts irréparables.»
Un CDD amoureux
C'est le paradoxe: les Français rêvent de constance
sentimentale - voir L'Express du 21 juin 2004 sur la nouvelle
passion du mariage - mais l'air du temps flirte avec la frivolité.
En France, 800 000 internautes draguent sur le Web, selon
une étude NetValue. Et les frasques des nymphettes
et des mâles testostéronés lâchés
sur L'Ile de la tentation attirent chaque été sur
TF 1 près de 3 millions de téléspectateurs
qui n'attendent qu'une chose: que les couples craquent! Où commence
et où s'arrête la fidélité? Au
lit conjugal, érigé en interdit absolu par
l'écrivain Catherine Millet, qui détaille sa
vie sexuelle, mais refuse d'y aligner ses amants? Au geste érotique
- «Boire un Gini, c'est tromper?» demande la
publicité, ces jours-ci? A une philosophie hédoniste
- «On est fidèle quand on tient les engagements
que l'on a choisis», déclinée par Michel
Onfray dans sa libertine Théorie du corps amoureux
(Grasset)?
A l'heure où le couple s'avère aussi précaire
qu'un CDD amoureux, où l'on papillonne avant de s'installer,
où 1 mariage sur 3 vire au fiasco, chacun insuffle
un sens très personnel à l'infidélité.
Est-elle la violation d'un serment social, religieux, sacré?
Un petit caprice sans lendemain qui ne fait de mal à personne
ou bien un coup de canif définitif dans le contrat
conjugal? Socialement toléré, individuellement
insupportable, l'adultère du XXIe siècle incarne
désormais l'expression d'une liberté mais peut
entraîner une réaction radicale chez celui qui
le subit (lire l'interview d'Isabelle Adjani). Il reste d'ailleurs
le motif n° 1 de divorce. «Celui qui est trahi
ne dort plus, maigrit, rumine ses reproches, explique la
psy Mireille Bonierbale, qui dirige l'enseignement de sexologie à la
faculté de médecine de Montpellier-Marseille.
Personne n'en sort indemne: il y a presque toujours une victime
et peu de conjoints trahissent sans culpabilité. Le «trompé» se
sent foudroyé par une blessure narcissique - «Je
ne suis plus rien, puisque je ne suis rien pour toi»».
En ce moment, François, 40 ans, avocat, jongle entre
trois téléphones portables, un double agenda
et... quatre femmes. Et de préciser: «Epouse
non comprise.» Oui, il est marié. Depuis dix
ans. Mais elles aussi le sont - trois d'entre elles. Elles
ne vivent pas à Paris, ça aide. Il a toujours été infidèle, ça
entraîne: «Mon épouse passe avant les
autres, mais j'ai des sentiments pour toutes.» Il reste,
il teste. Son angoisse, c'est la routine. Un classique. Alors
que, autrefois, les conjoints infidèles invoquaient
la fatalité, ils assument aujourd'hui leur inconstance.
Leurs raisons sont multiples: l'ennui, le coup de foudre,
le plaisir de la transgression, le goût de la vengeance,
etc. Leur passage à l'acte se prépare longtemps à l'avance,
sur le terrain inconscient des rêves, des fantasmes,
des frustrations. «On trouve aussi bien les dons Juans,
qui exercent la séduction comme un sport, que ceux
qui font une incartade pour tester la force de leur couple»,
souligne Paule Salomon, psychothérapeute et auteur
de Bienheureuse Infidélité (Albin Michel).
Tous les psys le disent, en matière d'adultère,
la nouveauté est que les femmes sont en train de rattraper
les hommes, mais les uns et les autres ne se lancent pas
avec les mêmes besoins dans la parade. «Les hommes,
eux, se rassurent sur leurs performances sexuelles. C'est
le fantasme de la madone et de la putain: d'un côté,
la femme légitime, qu'ils aiment; de l'autre, la maîtresse,
précise le Dr François Parpaix, sexologue,
qui a publié Pour être de meilleurs amants (Robert
Laffont). Les femmes, elles, cherchent autant le plaisir
charnel qu'une écoute, un regard attentif.»
Il lui a plu, elle y est allée
Dans le précipité de son débit perle
un sentiment d'exaltation et de... honte, vite ravalée.
Mariée depuis dix ans, Sophie, jolie blonde employée
de banque, 36 ans, trois enfants, a trompé son mari
pour la première fois il y a trois mois. Un soir de
plus, un de trop, il est resté au travail. Elle sort
avec des amies. Un type l'invite à danser la salsa. «Brun,
bronzé, élancé, il dégageait
une attraction animale, dit-elle. Il m'a fait valser toute
la nuit. Jusqu'à ce que j'en perde la tête.» Elle
baisse d'un ton. «Quand j'ai senti ses mains sur ma
peau, j'ai su que ni mon mari ni mes enfants ne m'empêcheraient
d'aller jusqu'au bout.» Sophie ajoute que, cette nuit-là,
elle a rajeuni de dix ans. Puis elle a rendossé sa
panoplie d'épouse. «Quand j'y pense, j'ai envie
de pleurer, avoue-t-elle. Je lui ai interdit de me rappeler.
Mais je n'ai qu'une envie, le revoir...»
Jamais la question de la liberté sexuelle au sein
du couple, en particulier le couple marié, ne s'est
posée avec autant de vigueur. En vingt-cinq ans, tous
les vieux verrous répressifs ont été balayés:
la réforme du divorce en 1975, le droit à la
contraception, la montée de l'individualisme ont changé les
règles du jeu conjugal. Désacralisé,
le mariage ne corsète plus le désir, pas plus
que l'entrée dans la vie sexuelle et la procréation
- 40% des enfants naissent hors mariage. «Dès
lors que cette institution n'agit plus comme garde-fou, la
satisfaction de nos désirs prime sur cet effort du
renoncement, explique Sylvain Mimoun, andrologue à l'hôpital
Cochin, à Paris. L'infidélité a toujours
existé - il n'y a qu'à voir les pièces
de Feydeau: les hommes avaient une femme et une maîtresse.
C'était organisé. Aujourd'hui, on agit plutôt
par impulsion, on consomme de l'amour, a fortiori du sexe:
elle me plaît, j'y vais.» Il lui a plu, elle
y est allée. Dix mois, dix petits mois après
avoir juré fidélité devant M. le Maire,
Cindy, 26 ans, s'est jetée dans les bras d'un ami.
Son chavirement affectif n'est qu'une suite de promesses
non tenues, de digues morales rompues: ne pas succomber,
ne pas trahir, ne pas s'attacher, etc. «J'ai lutté de
toutes mes forces, mais je me sentais si seule! dit-elle.
Mon amant a comblé mes désirs, mes angoisses.
C'est une bouffée d'oxygène. Mon mari est accaparé par
son travail, mais je ne veux pas le quitter. Alors je le
trompe...»
L'amant(e) comme dopant(e) du mariage? Faire ménage à trois
serait le seul moyen de réveiller sa vie à deux.
Aussi efficace que le Viagra, l'escapade sexuelle aurait
des vertus thérapeutiques sur la libido conjugale. «Le
trompeur a l'impression de rajeunir de vingt ans, mincit,
fait des rêves érotiques, retrouve une dynamique
sexuelle, assure le Dr François Parpaix. Mais l'adultère
ne résout pas les problèmes du couple. Il reste
l'indicateur de l'usure conjugale.» Effrayés
par la perspective vertigineuse d'une vie conjugale extensible,
les Français veulent tout: le piment de l'interdit
et le cocon familial, le confort et l'érotisme. Les
couples qui se marient aujourd'hui passeront en moyenne quarante
ans ensemble, avec l'allongement de l'espérance de
vie - 75 ans pour les hommes et 82 pour les femmes. «Le
couple des années 1950 et 1960 était fusionnel
et romantique; celui de demain sera fissionnel, avance Serge
Chaumier, sociologue et maître de conférences à l'université de
Bourgogne. Chacun définit son contrat, ce qui est
permis ou non: danser, flirter, coucher... Délestée
du poids de la morale judéo-chrétienne, la
fidélité n'est plus charnelle, mais se recompose
sous une forme plus laïque, spirituelle. Grâce
aux progrès de la contraception, on dissocie la sexualité de
la procréation. Et c'est une révolution.»
Volages animaux
Les mâles seraient-ils par nature polygames? Voilà une
idée répandue par certains biologistes et éthologues,
en particulier anglo-saxons, appliquée à l'homme:
les mâles seraient coureurs; les femmes, monogames
et sélectives. Pour répandre ses gènes
et multiplier ses descendants, le géniteur devrait
courir le guilledou, tandis que la femelle, lorsqu'elle a
trouvé l'étalon qui pourvoit à ses besoins,
aurait intérêt à le garder. «Chez
les animaux, le couple est une exception, précise
André Langaney, généticien, professeur
au Muséum d'histoire naturelle et à l'université de
Genève. Mais, pour être fidèle, encore
faut-il pouvoir identifier l'autre. Or, chez la plupart des
invertébrés, on ne met pas de nom sur les autres.
La fidélité se définit plutôt
par un territoire.»
Il faut donc chercher ailleurs. Chez les oiseaux, les cigognes
et les cygnes seraient fidèles, mais ce sont des exceptions.
Chez les mammifères, les couples sont encore plus
rares. Chez les primates, les gibbons seraient monogames.
Chez tous les autres, un mâle dominant accède
pendant des temps variables à des femelles plus ou
moins nombreuses et fidèles. «Pour l'homme,
il peut y avoir un héritage qui expliquerait son infidélité,
souligne le généticien Pierre-Henri Gouyon,
de l'université Paris X. Mais on ne peut travailler
sur la biologie de l'évolution et les causalités
biologiques en pensant que tout cela est inéluctable.
Comme le disait Thomas Huxley: “La nature n'est ni
morale ni immorale, mais amorale.”» Et, pour
Langaney, «c'est une vision inspirée par le
machisme occidental, et la dictature de la génétique
chez les Anglo-Saxons».
Le sang souillé
Durant des siècles, l'infidélité du
mari n'a pas pesé lourd, alors que la trahison de
l'épouse lui valait l'opprobre. La raison officielle:
elle brouillait la filiation. L'origine du mot «adultère»,
du latin adulterium, est d'ailleurs «altération»,
au sens où le sang est souillé. «L'histoire
de l'adultère pourrait se confondre avec une histoire
de la femme vue à travers le prisme masculin: lascive,
inconstante, dangereuse et criminelle, relève Sabine
Melchior-Bonnet. Jusqu'à l'époque contemporaine,
la bâtardise était un péché. D'ailleurs,
ces enfants n'ont obtenu un statut égal à celui
des enfants légitimes qu'en 1972.»
Mais il y a une raison moins noble: la femme est la propriété de
l'homme. Dans la Grèce antique, le législateur
n'y va pas par quatre chemins, permettant à l'offensé -
père, frère ou mari - qui surprend un adultère
de tuer l'offenseur. Rien de moins. «Puis, avec les
Romains, le droit civil s'empare de la notion d'adultère,
poursuit l'historienne. Et c'est ce droit, remanié par
les empereurs chrétiens, que la France observe jusqu'à la
Révolution de 1789.» Les mœurs sont plus
que débridées, à Rome, quand l'empereur
Auguste édicte sa fameuse Lex Julia de adulteris.
Beaucoup de citoyens vivent avec une esclave qu'ils affranchissent:
des brassées d'enfants illégitimes naissent
de ces unions. Divorces et répudiations vont bon train.
Où finit le mariage? Où commence l'adultère?
On ne sait plus très bien. Auguste décide alors
de restaurer la dignité du mariage: l'adultère
tourne à l'offense criminelle. Et discrimine la femme,
coupable si elle a des relations sexuelles avec un autre,
tandis que son mari l'est seulement si la femme qu'il a débauchée
est mariée. Il est tenu de la traduire devant un tribunal
et de la répudier, sous peine d'être accusé de
proxénétisme. Et à partir du code de
l'empereur Justinien, la peine de mort pour la coupable est
remplacée par le fouet et la réclusion dans
un monastère.
Des sérails de favorites
Durant des siècles, en France, l'adultère
est sévèrement corseté par deux discours
normatifs: le juridique et le religieux. «La fidélité a
la même racine que foi, fides (confiance, en français),
explique Odon Vallet, historien des religions. Dans la fidélité,
ce qu'il y a de judéo-chrétien, c'est l'alliance
entre un homme et une femme qui reflète l'alliance
entre Dieu et l'humanité. Il y a ainsi une sacralisation
de la fidélité et du mariage.» L'adultère
ne se contente donc plus de saper l'ordre social; il passe
aussi pour un sacrilège. Le message chrétien
impose une vision du mariage, monogame, indissoluble, et
condamne les amours parjures. Un des dix commandements donnés
par Dieu à Moïse stipule: «Tu ne commettras
pas d'adultère.»
La pastorale ecclésiastique s'attache peu à peu à infléchir
les mentalités. Lourde tâche, face aux mœurs
exaltées des seigneurs mérovingiens et carolingiens!
Le roi Dagobert, pas si bon que ça, vit avec trois
reines; Charlemagne, fieffé séducteur, n'est
pas en reste. Pour autant, les pratiques illicites ne s'évanouissent
pas. L'adultère se coule dans le secret des alcôves
et des confessionnaux. Vanité des puissants: les rois
entretiennent des sérails nantis en favorites, d'Henri
IV et sa volage épouse, Margot, à Louis XIV
et la Montespan, à Louis XV et la Pompadour...
Du côté de la justice, les recours diminuent
au fil des siècles, au profit des séparations
amiables. Il n'y a guère que la loi pour ne pas répercuter
l'évolution des esprits et maintenir la supériorité de
l'homme sur la femme. Elaboré pour revaloriser le
mariage, malmené par la Révolution, le Code
Napoléon, le fameux Code civil, affirme en 1804 que
les époux se doivent fidélité mutuelle.
L'homme est libre d'assouvir ses caprices tant qu'il est
hors de la maison, sinon il risque une amende. La femme,
elle, est passible de trois mois à deux ans de prison.
L'adultère est donc une infraction punie par le Code
pénal, jusqu'en 1975. «Depuis cette date, les
femmes n'ont plus peur d'être répudiées,
peur d'être enceintes, peur du qu'en-dira-t-on, explique
le Dr Gérard Leleu, sexologue. Aujourd'hui, elles
ont conquis les mêmes droits que les hommes: le droit
de travailler, de voter et le droit au plaisir. Le sexe a
pris le pouvoir, dans le couple.»
Au point que les duos les plus soudés ne peuvent
jurer qu'ils ne céderont pas un jour à la tentation.
Les ami(e) s, les collègues sont les partenaires extraconjugaux
les plus fréquents, loin devant l'inconnu et les rencontres
de vacances. Mais le danger, c'est d'être reconnu,
piégé. Les athlètes de la gymnastique
affective n'ont pas le droit à l'erreur. Ils sont
comme des funambules, toujours sur la corde raide. Le secret
impose un rituel: une RTT tous les quinze jours, par exemple,
pour Mathieu. Cet ingénieur de 36 ans a entamé une
liaison, il y a un an, après la naissance de son premier
enfant. Elle a duré huit mois. Sa maîtresse
choisissait le restaurant, lui l'hôtel. «Chacun écrivait
deux fantasmes sur un papier, dit-il. Nous avions décidé que
lorsque nous les aurions tous réalisés, nous
arrêterions.» Ils se sont pliés aux règles
du jeu et ne se voient plus. «Mon épouse ne
sait rien de la double vie que j'ai menée. Je n'ai
pas de regrets, parce qu'elle n'a pas eu à souffrir
de mes écarts.»
Et, pour se décomplexer un peu plus, les stakhanovistes
de la séduction en appellent à la biologie.
Docteur en neurosciences, Lucy Vincent s'est penchée
sur l'alchimie de nos inclinations, ce phénomène
irrésistible qui pousse deux personnes l'une vers
l'autre. Elle en a tiré un ouvrage instructif, Comment
devient-on amoureux? (Odile Jacob). Le coup de foudre? Avant
tout beaucoup de chimie et un zeste de cognitif! Un cocktail
de phéromones, d'odeurs et de messages inconscients! «Il
agirait sur nous comme une sorte de piège biologique,
qui nous mettrait sous pression, explique-t-elle, dans un état
aussi incontrôlable que délicieux pour nous
forcer à accomplir notre destin génétique.» C'est
un organe situé sous le palais qui détecterait
dans l'air les fameuses phéromones. Et nous voici
envahis par une libération d'ocytocine, la fameuse
hormone de l'attachement sécrétée lors
des rapports sexuels. En un mot, irrésistiblement
attirés. Mais la passion ne dure pas. On observe,
après un certain nombre de rencontres, un tassement
de l'effet. Après de dix-huit à trente-six
mois - le temps de faire un enfant et de l'élever!
- voici la routine. Devient-on plus sensible à l'infidélité passé la
période rose? «Sans doute», répond
Lucy Vincent. Si près de 40% des divorces sont prononcés
après dix ans de mariage, le premier pic survient
au bout de cinq ans seulement.
Le dire ou le taire?
Des maris trompés et des femmes éplorées,
l'avocate Sylvie Cohen-Solal en reçoit depuis quinze
ans, dans son cabinet parisien. «L'adultère
reste la faute la plus invoquée, explique-t-elle.
Et ce sont les femmes, à 88%, qui demandent le divorce.
Il y a deux sortes d'infidélité: l'accident
de parcours et la liaison installée. Ce sont plutôt
des hommes, âgés de 40 à 50 ans, qui
mènent cette double vie. C'est la résidence
alternée: la semaine chez la femme, le week-end chez
la maîtresse!» A 30 ans, Isabelle était
abonnée au week-end. C'était elle, la clandestine.
Elle a vécu sept ans en pointillé avec un homme
marié dont la femme vivait en province. Le jour où elle
a voulu un enfant, il a hurlé. Elle l'a quitté. «J'ai
eu droit aux promesses, aux insultes, aux menaces, dit-elle.
Il a tout tenté pour me récupérer.» Une
scène classique, selon le psychiatre Patrick Lemoine,
chef de service à l'hôpital du Vinatier, à Lyon,
auteur de Séduire (Robert Laffont). «Le véritable
Casanova ne désire pas de femme, il veut juste en être
désiré, précise-t-il. Séduire,
c'est ravir, enlever, séquestrer, en aucun cas aimer.
Anxieux sur ses capacités à être aimé,
il ne se met jamais à la place de l'autre.»
A condition que l'incartade soit passagère, ou accidentelle,
on lui survit plutôt mieux qu'auparavant. On sait qu'elle
peut arriver. Mais faut-il le dire ou le taire? A la longue,
les ruses, la peur de se faire piéger finissent par
créer chez l'époux volage une tension insupportable:
l'aveu est alors précipité. Il sépare
plus qu'il ne répare. Thérapeute de couples,
le psychanalyste Robert Neuburger met en garde contre ce
culte de la transparence: «Cette confession provoque
un drame qui laisse des traces indélébiles.
Elle met le doigt sur une transgression du contrat de confiance
que s'est donné le couple. Certains, suivis en thérapie,
arrivent à se remettre en question, pour en tirer
une expérience positive.»
Très tôt, Françoise Simpère,
une brune séduisante, mère de deux ados, a
choisi de le dire. Elle a des aventures. Et son mari le sait.
Onze mois après leur union, il y a trente ans, Françoise
a rencontré un homme avec qui elle entretient toujours
des relations. Par la suite, avec chaque homme de sa vie,
cette Parisienne a tissé des liens «affectifs
et amicaux pour certains, confie-t-elle, passionnels ou seulement
sensuels pour d'autres, ou tout cela la fois, liens qui évoluent
au gré des envies: rien n'est fixé».
De ses petits arrangements avec la fidélité elle
a tiré un essai: Il n'est jamais trop tard pour aimer
plusieurs hommes (La Martinière). Persuadée
que «l'amour unique est un mythe», elle organise
sa vie entre la maison familiale et son studio: «Je
reste discrète, je n'ai pas une vie débridée.
J'aime mon mari et tous les hommes de ma vie. Les relations
de courte durée ne m'intéressent pas.» Elle
ne se dit pas infidèle, mais polyamoureuse. S'agit-il
encore de fidélité? Les polyfidélités,
les polyamours et autres polygamies à la chaîne,
via les unions successives, rendent aujourd'hui plus flous
les contours de l'infidélité, et poussent plus
que jamais chaque couple à réinventer ses propres
règles du je(u).
Post-scriptum
Finie la discrimination qui frappait les enfants nés
d'une liaison extraconjugale en France: depuis la loi du
3 décembre 2001, relative aux droits du conjoint survivant
et aux enfants adultérins, leur part d'héritage,
qui était réduite de moitié, est désormais égale à celle
des enfants légitimes - naturels ou adoptés.
Email:
moun@moun.com |