| 10-15-2003 |
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La guerre du gaz
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| Anne
Proenza |
La décision du gouvernement
d'exporter le gaz bolivien via le Chili cristallise tous les
mécontentements d'un
pays en crise. Les manifestations d'opposition se multiplient,
et la situation est de plus en plus explosive.
En Bolivie, la
guerre du gaz a commencé. Elle succède à la
guerre de l'eau (2000), à celle de la coca (2002),
et elle fait vaciller le pouvoir de Gonzalo Sanchez de Lozada,
dit "Goni", élu de justesse il y a à peine
un an. On déplore déjà des morts – au
moins six, tués vendredi 19 septembre lors d'affrontements
entre des manifestants et la police. Un mot d'ordre de grève
générale a été lancé pour
la semaine prochaine, et les principales routes du pays sont
bloquées, au point que le quotidien La Razon a lancé un
cri d'alarme : "La capitale n'est plus approvisionnée
!"
Ce n'est donc pas la première crise que subit le
pays, un des plus pauvres de la région. Mais cette
fois-ci le conflit semble cristalliser tous les mécontentements,
sociaux et politiques, de gauche et de droite, provenant
des paysans, des syndicats, de la classe moyenne et même
des militaires.
En 2001, le président Jorge Quiroga ne s'était-il
pas écrié : "Nous sommes sauvés
!" en rendant publique la "découverte" des
réserves de gaz naturel de Tarija, au sud-est du pays.
Ces réserves, les plus importantes d'Amérique
du Sud, devraient permettre à la Bolivie de se sortir
de sa pauvreté chronique en apportant de l'argent
frais. Depuis trois ans, la vente du gaz naturel bolivien – dont
une partie est actuellement acheminée vers le Brésil – est
au centre de multiples tractations. Officiellement et selon
les voeux du FMI, la majeure partie devrait être dans
l'avenir destinée aux marchés californien et
mexicain. Mais pour acheminer cette ressource il faut encore "construire
un gazoduc qui la transporte jusqu'à une usine de
transformation située sur un port du Pacifique, soit
au Pérou, soit au Chili", explique le quotidien
espagnol El País, qui poursuit : "Et le port
de sortie n'a pu être déterminé, car
c'est un thème hautement conflictuel."
La Bolivie a en effet perdu sa façade maritime lors
de la guerre du Pacifique (1879-1883) au profit... du Chili.
Aussi la décision du président Gonzalo Sanchez
de Lozada de faire passer le gaz bolivien par le Chili a
réveillé de vieux démons. Dans l'imaginaire
bolivien, le Chili reste l'ennemi et la mer un joyau inaccessible.
Aujourd'hui encore, les militaires boliviens – comme
longtemps les enfants des collèges publics – hissent
les couleurs aux cris de : "La mer nous appartient de
droit, la récupérer est notre devoir."
"Depuis que le Chili a étendu sa souveraineté sur
les 120 000 kilomètres carrés de littoral qui
furent boliviens jusqu'à la guerre, il existe une
blessure ouverte dans le sentiment national bolivien",
souligne El País. Ce sentiment nationaliste semble
rassembler tous les Boliviens mécontents du gouvernement
de coalition de Gonzalo Sanchez de Lozada. Et même
les militaires ! Le quotidien de droite El Diario relate
ainsi la position de l'Union des militaires à la retraite
: "Le choix du Chili comme port est une erreur géopolitique
; si le gouvernement exporte le gaz par cette voie il met
en danger la sécurité nationale." Mais
le nationalisme n'explique pas à lui tout seul l'ampleur
des manifestations. La gestion désastreuse du président "Goni" – qui
vient de s'excuser publiquement pour ses "erreurs" commises
depuis son élection – et les éternelles
difficultés rencontrées par les paysans, les
Indiens et les classes populaires pour survivre suscitent
forcément des protestations.
Le gaz, tel un détonateur, n'a fait que déclencher
toutes les passions. "Le volume des réserves
est si important que son exploitation aura sans doute des
impacts très grands sur le développement économique
des prochaines décennies", explique l'hebdomadaire
indépendant Pulso, qui fustige "les pressions
du FMI pour accélérer le contrat avec les Etats-Unis".
Car un large courant relayé par les syndicats et les
partis d'opposition de gauche exige que le gaz bolivien soit,
avant d'être exporté, exploité et transformé sur
place. Le député Evo Morales, leader du MAS
(Mouvement vers le socialisme, principal parti d'opposition),
comme le dirigeant de la puissante Confédération
syndicale unique des travailleurs agricoles, Felipe Quispe,
reprochent au gouvernement de "brader" les ressources
naturelles du pays. D'autant, et cela semble un comble, que
la plupart des Boliviens n'ont actuellement pas accès
au gaz naturel. Le "camion du gaz" qui réapprovisionne
en bonbonnes les foyers dans les grandes villes est une Arlésienne
que les citoyens attendent désespérément...
"Le gaz doit servir de matière première
au développement d'une industrie moderne pétrochimique
et de fertilisants. Il doit aussi fournir l'énergie
pour l'industrie et l'agriculture à des prix raisonnables,
capables de compenser les obstacles liés à notre
topographie", affirme Pulso, qui souligne aussi que
ces réserves "changent substantiellement la position
géopolitique de la Bolivie en Amérique du Sud".
Une Coordination de défense du gaz a donc vu le jour,
sur le modèle de la Coordination de défense
de l'eau, qui en 2000 avait fait plier le gouvernement lorsque
celui-ci avait voulu privatiser l'exploitation et la distribution
de l'eau.
La guerre du gaz promet cependant d'être plus longue
et plus confuse que celle de l'eau. "Si nous continuons,
nous allons arriver à l'absurde conclusion que la
découverte de tant de gaz naturel dans nos sous-sols
est un malheur pour le pays", s'inquiète le quotidien
La Razon, qui fustige "la mauvaise communication du
gouvernement".
Au Chili, les manifestations boliviennes sont suivies avec
intérêt. Plusieurs voix soulignent le fait que
le "gaz bolivien" est vital pour le Chili, qui
n'en a pas. Pour l'instant, le président Ricardo Lagos
a assuré que son pays "fera[it] tout pour faciliter
l'exportation de gaz bolivien vers l'Amérique du Nord",
tandis que le quotidien de Santiago La Tercera affirmait
que "Gonzalo Sanchez de Lozada est le président
le plus impopulaire d'Amérique latine".
L'opposition bolivienne – qui continue pour l'instant
d'encourager les manifestations et le blocus des principales
routes – saura-t-elle pour autant canaliser un mouvement
aussi éclectique ? Rien n'est moins sûr. Lors
des manifestations du 20 septembre à La Paz, on pouvait
lire sur une banderole : "Je ne suis pas du MAS, mais
je défends le gaz", rapporte l'hebdomadaire satirique
et indépendant El Juguete Rabioso. En attendant, à La
Paz, les mauvaises langues affirment que le président
Goni a déjà battu un record, celui des morts
politiques sous un gouvernement démocratique : plus
de 50 personnes ont été tuées lors de
manifestations depuis son accession au pouvoir, il y a à peine
onze mois.
Anne Proenza
Email: info@moun.com |