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6-30-2004  

Le couturier

Par Sorj CHALANDON

La jeune femme tourne sur elle-même. C'est un défilé de mode. Elle tient sa robe à bout de doigts, comme pour la révérence. «Maman, tu ne trouves pas que c'est merveilleux», murmure une jeune fille au premier rang du public. «Clarence est un grand artiste, tu sais», répond la mère. Jean Paul Gaultier est assis dans l'obscurité. Il regarde Falbalas, de Jacques Becker. Il a la bouche ouverte, il sourit tristement. Il connaît chaque réplique, et ses lèvres en frissonnent. Le film dit que nous sommes à Paris, en 1944. Le grand couturier Philippe Clarence va se donner la mort (1).

Jean Paul Gaultier a penché la tête. Sa bouche est close, une lumière grise et blanche inquiète son regard. Clarence est devenu fou. Fou d'amour, fou de douleur aussi. Il est égaré, ses yeux le disent. Il s'est enfermé dans la pièce. Dans un angle, ajustée sur un mannequin au visage porcelaine, une robe de mariée. Celle qu'il a dessinée pour Micheline, la petite provinciale, la gamine de cristal, la fiancée de Daniel, son ami. Celle qu'il a séduite. Celle qui lui a succombé. Celle qui n'ira pas plus loin, qui se marie quand même. Jean Paul Gaultier attend. Il sait la fin. Ses yeux passent aux brumes. Philippe Clarence est figé, le regard grand ouvert. Il est halluciné. Il fixe le mannequin. Ce n'est plus un pantin, c'est Micheline. Clarence voit Micheline dans sa robe de mariée. Il sursaute. On vient. La poignée de porte est vivement secouée. «Philippe ! Philippe !», crie Daniel. Son ami est là. Et d'autres avec lui qui craignent pour sa vie. Jean Paul Gaultier regarde. Une larme perle en coin, elle creuse un fil d'argent tout au long de sa joue. Philippe Clarence a peur. Ces cris. Il tourne la tête. Murs, porte close. Il est traqué. Il est épouvanté. Il n'a plus de retraite. Il s'empare de Micheline. Il la porte. Nous les voyons en ombres aller vers la fenêtre. Jean Paul Gaultier a mis un doigt sur sa bouche. Il tapote sa lèvre. Ses yeux sont blessés. Il pleure sans bruit. Clarence ouvre la baie. Il enjambe. Il hésite. Il enlace son fardeau de dentelles. Ils se laissent tomber. Jean Paul Gaultier regarde. A travers ses larmes, il voit la robe éparse, le blanc mêlé au trottoir gris, et ces quelques passants qui s'avancent. Le film est fini. Jean Paul Gaultier revient à nous. Il rit, tête renversée. Il rit et il pleure, il frotte ses yeux à deux mains. Il pleure et il rit comme bien après le deuil, quand tout est apaisé. Quand on rappelle à soi un visage ou une voix, un bel éclat d'hier.

(1) C'était dimanche à 16 h 25, un documentaire de Tonie Marshall sur F5.

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