| 2-3-2004 |
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La vie française
d'un fugitif croate
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Le général Ante Gotovina, recherché depuis
2001 pour "crimes contre l'humanité", a
un lien particulier avec la France. Elle lui a donné une
seconde nationalité. Lui a-t-elle aussi servi de refuge
? Itinéraire d'un baroudeur aux amitiés troubles.
Le long de la côte dalmate un étrange phénomène
s'est produit en novembre 2003, à l'approche des élections
législatives. Des affiches représentant un
militaire sont apparues, à côté de celles
des partis politiques. "Un héros et non pas un
criminel", y était-il précisé.
La photo était celle d'Ante Gotovina, général
croate inculpé en juin 2001 par le Tribunal pénal
international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) pour crimes de
guerre et crimes contre l'humanité. Depuis, Ante Gotovina
est en fuite. En son absence, il a tout de même été nommé citoyen
d'honneur de la ville de Zadar. Il faut dire que, dans ce
pays, la guerre d'indépendance (1991-1995), ses fantômes
et ses acteurs hantent encore les esprits.
Un journaliste croate, Ivo Pukanic, rédacteur en
chef de l'hebdomadaire Nacional, a pu le rencontrer, en juin
2003, "dans un hôtel d'une capitale d'un pays
de l'Union européenne". M. Pukanic a refusé d'indiquer à la
police où se trouvait le général, mais
il a précisé que celui-ci "pourrait vivre
pour le restant de ses jours à l'intérieur
des frontières de l'espace Schengen" grâce
aux complicités dont il bénéficie. L'entourage
de Carla Del Ponte, procureur du TPIY, se dit persuadé que,
depuis deux ans, Ante Gotovina a passé 90 % de son
temps en Croatie. Cet été, il a été signalé dans
les eaux croates, à bord d'un yacht. Mais les autorités
locales ont, une nouvelle fois, omis de l'interpeller. "Le
général Gotovina a fait une offre à Mme
Del Ponte, explique son avocat, Me Louka Misetic. Il est
prêt à répondre à ses questions
si elle se déplace à Zagreb. Si ses réponses
ne sont pas jugées satisfaisantes, il se rendra à La
Haye."
En Croatie, sa vie est une légende. Beaucoup voient
en lui un croisé de la souveraineté nationale,
si chèrement acquise contre les Serbes. Son sort est
aussi un enjeu politique : la Grande-Bretagne et les Pays-Bas
ont fait de son arrestation un préalable à l'entrée
de la Croatie au sein de l'UE. Mais, dans un autre pays,
sa vie est davantage inscrite dans les fichiers des services
de renseignement et les archives judiciaires que dans la
mémoire collective. Ce pays, c'est la France. Sa deuxième
patrie. La vie française du fugitif est une histoire
de voyages et de rencontres, de missions spéciales
et de coups tordus. D'amitié virile aussi.
Ante Gotovina est né sur l'île de Pasman, près
de Zadar, le 12 octobre 1955. Dans son autobiographie, publiée
en Croatie en 2001, il raconte comment, étant enfant,
il rêvait de grand large, sur les traces de Christophe
Colomb. A 16 ans, il essaie de fuguer avec un ami à bord
d'un rafiot, en direction de l'Italie. Leur expédition échoue,
mais ce n'est que partie remise. Quelques mois plus tard, à Bordeaux,
il s'embarque comme marin à bord d'un navire effectuant
des allers-retours entre l'Europe et les Etats-Unis. Au bout
d'un an en mer, lors d'une escale en Italie, il décide
d'assouvir un autre rêve : la Légion étrangère.
Toujours mineur, il rejoint Marseille, lieu de recrutement
de la Légion. Le 1er janvier 1973, il s'engage pour
cinq ans et rejoint les rangs du 2e régiment étranger
de parachutistes, basé à Calvi (Haute-Corse).
Le "2e REP" est un corps d'élite, souvent
engagé dans des opérations commandos en territoire
hostile. Le jeune Croate sera plongeur de reconnaissance,
avant d'effectuer un stage à Pau pour devenir chuteur
opérationnel.
Il fait alors la connaissance de Dominique Erulin, légionnaire
et futur compagnon d'opérations spéciales.
Son frère, le colonel Philippe Erulin, dirige le 2e
REP. Son grand fait d'armes est d'avoir sauté sur
Kolwezi (Zaïre), en 1978, afin de rapatrier les Européens
menacés par des rebelles. Ante Gotovina sert de chauffeur
et de garde du corps au colonel. Sans avoir participé à une
activité opérationnelle, il quitte la Légion
avec le grade de caporal-chef, en 1978. Son passage au 2e
REP lui permet de réclamer la nationalité française,
qu'il obtient en avril 1979. Officiellement, à cette époque,
il s'est installé près de Calvi. Selon Dominique
Erulin, il entre alors comme plongeur professionnel à la
Comex, société spécialisée dans
les chantiers sous-marins, dont certains à caractère
militaire. En réalité, il rentabilise son passeport
en parcourant le monde.
Son entourage, implanté autour d'Aix-en-Provence
et de Nice, est composé d'ex-légionnaires,
de barbouzes et de militants d'extrême droite. Gotovina
participe à la création de KO International,
filiale de la société VHP Security, disposant
d'une adresse à Paris et à Nice. Selon les
renseignements généraux, KO sert de couverture
au Service d'action civique (SAC), organisation secrète
créée en 1959, en marge du mouvement gaulliste.
Officiellement, KO assure la protection de personnalités,
comme Jean-Marie Le Pen. Mais ses compétences s'étendent à des
missions spéciales, partout où des mercenaires
peuvent se révéler utiles. "On était
une équipe de chasseurs de trésor, se souvient
Dominique Erulin. Ante était un frère d'armes."
Les contrats conduisent les deux hommes en Argentine, au
Paraguay, en Turquie et en Grèce. En France, aussi
: en mai 1981, à La Seyne-sur-Mer, l'imprimerie de
l'éditeur Jean-Pierre Mouchard, proche de M. Le Pen,
est bloquée par la CGT. Erulin et Gotovina conduisent
une opération de "nettoyage" des lieux,
donnant du pied, des poings et de la pioche avec 50 compagnons,
organisés de façon militaire pour faire plier
les syndicalistes, plus nombreux.
Quelques mois plus tard, Ante Gotovina s'installe au Guatemala
et voyage en Colombie, où il rencontre sa future compagne,
Ximena, qui lui donnera une fille. De retour en France sous
une fausse identité, il est arrêté pour
un vol de bijoux commis en 1981, à Paris, chez un
fabriquant de coffres-forts, en compagnie de Dominique Erulin.
Condamné en 1986 par la cour d'assises de Paris à cinq
ans de réclusion, il est libéré en septembre
1987.
A sa sortie de prison, il reprend ses aventures, au gré des
contrats. Il se rend souvent en Amérique du Sud, notamment
en Argentine, où il retrouve une fois de plus Erulin,
qui a choisi l'exil. Les deux hommes conduisent des "stages
de formation" paramilitaires. "En France, on était
des gibiers, mais à l'étranger, on était
appuyé par des gens des services de renseignement
pour conduire des missions dangereuses", assure M. Erulin.
Leurs engagements ne sont pas toujours glorieux : ils aident
par exemple une Française à récupérer
ses deux enfants, enlevés par leur père, comme
le raconte Erulin dans son livre Gibier d'Etat (Albin Michel,
2002). Manque d'argent, aventures molles : l'ennui guette.
Mais l'Histoire va fournir à Gotovina l'occasion de
changer de vie.
Il revient en Croatie en 1990, à quelques mois de
la proclamation de l'indépendance et du début
de la guerre. Son expérience est la bienvenue face
aux Serbes. Mais il ne cesse pas pour autant ses activités
annexes. Fin 1990-début 1991, son passeport porte
les visas d'entrée au Paraguay et en Argentine. Les
services de renseignement français suspectent une
filière de trafic de cocaïne, sans pouvoir étayer
leurs soupçons.
Gotovina franchit rapidement les grades au sein de l'armée
croate. En octobre 1992, il est nommé commandant du
district militaire de Split, poste qu'il occupera jusqu'en
mars 1996. Dans le même temps, il est signalé en
France comme salarié de la société Assistance
Protection Sécurité, installée en région
parisienne, qui recycle de nombreux anciens de la Légion.
Le militaire croate demeure malgré tout insaisissable.
En avril 1992, puis en décembre 1995, le tribunal
correctionnel de Paris le condamne par défaut à deux
ans, puis deux ans et demi de prison pour "extorsion
par force". Selon la direction de la surveillance du
territoire (DST), il se livrerait à un trafic d'armes,
notamment via l'Espagne, l'Italie et la Corse.
Le 4 août 1995, la Croatie lance une offensive connue
sous le nom d'"Oluja" (Tempête), dont l'objectif
est de reprendre la région de la Krajina, tombée
aux mains des Serbes. Cette opération, qui se poursuit
jusqu'au 15 novembre, est dirigée par Gotovina. Durant
ces trois mois, selon l'acte d'accusation du TPIY en date
du 21 mai 2001, les forces croates se sont livrées à de
nombreuses exactions contre les Serbes vivant dans la Krajina,
tuant 150 d'entre eux et entraînant la disparition
de centaines d'autres. "Ces crimes, dont le meurtre
illicite de Serbes de Krajina qui n'avaient pas fui, l'incendie,
la destruction et le pillage de villages ou de biens serbes,
notamment de maisons, dépendances, granges et du bétail,
ont continué à être commis à grande échelle
pendant au moins trois mois après que les autorités
eurent repris le contrôle de la région. L'accumulation
de ces actes des forces croates a abouti au déplacement à grande échelle
d'environ 150 000 à 200 000 Serbes de Krajina vers
la Bosnie-Herzégovine et la Serbie", est-il écrit
dans l'acte d'accusation.
En Croatie, on ne partage pas, évidemment, cette
lecture de l'Histoire. Zagreb a tenté de faire appel
de l'inculpation de Gotovina - pourtant rayé des cadres
de l'armée en septembre 2000 - en faisant valoir que
cette opération avait pour seul objectif de reprendre
les territoires conquis par les Serbes en 1991. Armée
contre armée, une guerre classique en somme, dans
laquelle les Croates auraient bénéficié,
selon l'hebdomadaire américain Newsweek, du soutien
logistique de la CIA.
Après l'inculpation de Gotovina à La Haye,
le TPIY envoie, fin août 2001, une commission rogatoire
internationale à la France pour exécuter le
mandat d'arrêt. La section de recherche des gendarmes
de Paris est chargée de l'enquête. Le 14 novembre,
le chef du bureau de l'entraide pénale internationale à la
direction des affaires criminelles et des grâces du
ministère de la justice transmet une note sur le fugitif à la
direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). "Les
investigations effectuées ces dernières semaines
-...- ont permis d'établir qu'il avait sa résidence
habituelle dans le sud de la France", y explique-t-on.
Dans son rapport de synthèse transmis le 19 novembre
2001 à Philippe Coirre, doyen des juges d'instruction,
la section de la gendarmerie explique qu'elle a procédé à des
vérifications dans un hôtel marseillais, où le
Croate est fréquemment descendu "pour des mobiles
professionnels" et qu'il avait même indiqué dans
son dossier de naturalisation en 1979. Lors de sa dernière
visite, l'intéressé "faisait partie d'un
groupe de ressortissants croates, professionnels de la mer",
selon les gendarmes. Etrangement, lorsque le TPIY reçoit
le rapport de ces derniers, il y est précisé qu'"aucun
passeport français ne lui est connu". Aucun ?
Le premier date de 1979, le deuxième, de 1988. Quant
au troisième, il a été délivré par
l'ambassade de France à Zagreb, le 11 avril 2001,
soit moins de deux mois avant son inculpation !
En décembre 2001, la DST est à son tour alertée.
Elle apprend, par des informateurs, que Gotovina pourrait
se trouver près de Nice. Selon le ministère
de l'intérieur, il s'agit de l'unique fois où sa
présence sur le sol français a été sérieusement
envisagée. Des vérifications sont effectuées
dans le milieu des anciens mercenaires en ex-Yougoslavie.
En vain. En juin 2002, la DST inscrit Gotovina au fichier
des personnes recherchées pour trafic d'armes.
EN février 2003, de nouveaux échos parviennent à la
DST, de source croate cette fois. Le fugitif se serait installé dans
un petit village montagnard des environs de Calvi, grâce à ses
amitiés parmi les anciens légionnaires. Les
investigations ne sont pas poussées au-delà.
Pendant ce temps, sur le terrain diplomatique, la tension
monte. A La Haye, Carla Del Ponte fustige le manque de coopération
des autorités croates. Soucieux de montrer que les
militaires serbes ne sont pas la cible unique de la justice
internationale, les Etats-Unis offrent 5 millions de dollars
pour l'arrestation du général.
En France, le dossier ressurgit. Dans un télégramme
diplomatique daté du 18 avril 2003 à destination
de son ambassade à Zagreb, avec copie à toutes
les directions de la police, le ministère des affaires étrangères
souligne l'erreur des gendarmes concernant le passeport de
Gotovina, "évidemment commise de bonne foi" et "sans
doute due au fait -...- qu'il n'existe pas en France de fichier
central des passeports". Le télégramme
précise que, "à la connaissance des autorités
françaises, Gotovina ne réside pas en France".
Pourtant, le 8 octobre, dans une note de synthèse,
la DST affirme que le général "aurait
choisi de s'installer dans le sud-est de la France en raison
du réseau relationnel qu'il avait tissé alors
qu'il était légionnaire dans les milieux d'extrême
droite et du banditisme implantés dans cette région.
(...) Il bénéficierait localement de suffisamment
de protections mafieuses, voire de personnalités locales,
pour vivre sans avoir à se terrer et serait en mesure
de se déplacer à l'étranger sans difficultés
particulières."Depuis l'exécution de la
commission rogatoire par les gendarmes, aucun service de
police français n'a été officiellement
chargé de rechercher le fugitif.
Piotr Smolar
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 04.02.04
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